Archives de Tag: japon

La parfaite lumière – Eiji Yoshikawa (1935)

La parfaite lumière

Beaucoup plus centré sur la géopolitique et les intérêts sociaux et économiques du Japon que son prédécesseur, La parfaite lumière déçoit par sa trop grande multiplicité de personnages, de destins croisés et des situations presque abracadabrantes qui rendent le récit beaucoup trop théâtral. Alors que La pierre et le sabre allait à l’économie de descriptions en privilégiant l’action et les paroles sages de Musashi et de Takuan, La parfaite lumière accumule tous les défauts inexistants auparavant et flirte trop souvent avec le pamphlet sociétal pour être trop honnête dans sa volonté de conter la vie et l’oeuvre du grand samouraï qu’a été Miyamoto Musashi.

La parfaite lumière art

Cependant, certaines scènes puissantes subsistent dans ce flot ininterrompu de questionnements. Notamment celles mettant en valeur Kojiro et Musashi. Mais les croisements incessants des personnages qui, comme par enchantement se retrouvent tous au même endroit à la fin, peut devenir lassant. Certes, le final est à couper le souffle mais beaucoup trop court, ne nous récompensant pas suffisamment des 1500 pages de la saga dévorés pour y parvenir. Bien moins bon que le premier tome, la saga Musashi se révèle être tout de même à la hauteur de mes espérances en terme de fresque historique japonaise.

Publicités
Tagué , , , , , , ,

Les salauds dorment en paix – Akira Kurosawa (1960)

Je vais devoir inventer un nouveau barème pour noter Kurosawa !

Je vais devoir inventer un nouveau barème pour noter Kurosawa !

Véritable radiographie déshabillant le Japon d’après guerre, Les salauds dorment en paix est une critique sociale glaçante avant d’être un véritable film noir. Axant son intrigue sur une histoire de vengeance mise en parallèle avec la véritable intention du cinéaste qui est de dénoncer ouvertement les hautes sphères de la finance, le film s’avère relativement sobre dans sa mise en scène, accentuant la théâtralité de l’ensemble par des choix de décors et de montage qui sortent du cadre ordinaire du genre. Moins grandiose que ses autres oeuvres dans bien des aspects, Kurosawa pâlie ce besoin de centrer son récit sur un microcosme grâce à un scénario aussi tortueux que peaufiné (5 scénaristes étaient alloués à son écriture).

Kurosawa ne nous laisse avoir aucune pitié pour les fonctionnaires.

Kurosawa ne nous laisse avoir aucune pitié pour les fonctionnaires.

Sortant ouvertement du chemin balisé par le film noir, le cinéaste choisit de livrer un long métrage où les cols blancs représentent les gangsters et où leurs seules armes sont des livres de compte. Un violent coup de pied dans la fourmilière bureaucratique qui prend à l’époque du tournage des répercussions sérieuses, le Japon étant alors dans une période d’épanouissement économique. La guerre, véritable éponge sanguinolente ayant endetté le pays, laisse un écho fantomatique persistant dans le climat social des années 50. L’oeuvre de Nishi ne représente ni plus ni moins que le spectre de la défaite.

L'escalade du pouvoir est un jeu qui ne se fixe aucunes règles.

L’escalade du pouvoir est un jeu qui ne se fixe aucunes règles.

Ce petit jeu du chat et de la souris institué par Nishi (Toshiro Mifune tout en force et en rage contenue) prend des atours diaboliques et pervers. Tel des bouts de fromage abandonnés dans le labyrinthe hiérarchique de son entreprise, il sème des indices troublants une fois les coupables des honteux forfaits reconnus. Et pour se faire, Kurosawa choisit un prologue de près de 25 minutes où le cynisme côtoie la farce, le tout emballé dans une scène de mariage décryptant tous les enjeux et les personnages de la pièce qui se joue sous nos yeux, drame shakespearien en diable (idée qui sera reprise par Coppola pour le premier opus de sa trilogie mafieuse).

L'arrivée de la violence dans l'intrigue constitue le point de non-retour

Un destin banal que le cinéaste arrive à détourner.

L’arrivée de la violence dans l’intrigue constitue le point de non-retour, la frontière avec laquelle les hauts fonctionnaires flirtent au quotidien. Mu par une envie de vengeance insatiable, Nishi n’est plus que l’ombre de lui même. D’ailleurs, il n’est pas le seul personnage à n’être un simple étendard. Le comptable Wada représente le fonctionnariat, Keiko incarne la corruption et Nishi la justice. Simples hères traversant le monde de la finance, ils vont chercher à le faire basculer de l’un ou de l’autre des côtés, dans des retournements de situations tragiques. Traduisant la perte d’identité au profit de l’expansion d’une multinationale (Wada jouant un fantôme rappelant les démons du passé de l’entreprise, Itakura perdant son nom au profit d’un jeu pervers), l’intrigue noue de nombreux liens entre les personnages et la totalité des acteurs joue un rôle prépondérant dans l’avancée de l’intrigue.

De simples signes peuvent faire basculer une entreprise.

De simples signes peuvent faire basculer une entreprise.

Iwabuchi, le plus pourri des cadres dirigeants, incarne un bad guy des plus originaux. Véritable cerbère gardant précieusement le magot de ses supérieurs hiérarchiques (il ne leur parlera au téléphone qu’à la toute fin), le film termine donc sur une note d’un douloureux pessimisme, renforcé par l’idée que ce directeur général n’est que l’arbre qui cache la forêt des malversations économiques faisant des employés de simples pions sur l’échiquier de la réussite sociale. Plus brutal qu’un happy end qui aurait rendu caduque l’effort global de dénonciation de Kurosawa, cet épilogue tragique témoigne d’une envie d’en découdre et de traduire au monde que l’ambition malhonnête ne sème que chaos et désolation.

Le film flirte de temps à  autre avec le fantastique, représentation judicieuse de ce qui échappe à notre contrôle.

L’angoisse de l’échec est représenté de multiples façons, à de nombreuses reprises.

Les salauds dorment en paix flirte de temps à autre avec le fantastique, représentation judicieuse de ce qui échappe à notre contrôle. C’est loin d’être le cas d’Akira Kurosawa qui, malgré des choix très personnels de mise en scène rendant parfois longuets les monologues de Nishi, montre une fois encore qu’il faut savoir dépasser le statut d’un genre pour se l’approprier entièrement. Le film noir n’aura jamais porté un constat aussi sombre sur la société.

8,5/10

Tagué , , , , , , ,

Police contre syndicat du crime (1975)

Fukasaku a lancé sa caméra dans un tourbillon de violence qui a emmené dans son sillage un paquet d’hommes.

De Fukasaku, je n’ai vu que les deux premiers Battle Royale. Et même si la violence y était déjà omniprésente, ça serait réduire son talent que de penser qu’il n’est capable que de ça. Même si Police contre syndicat du crime est l’un des derniers d’une longue lignée de films mafieux dont il est l’auteur, il n’en reste pas moins un petit bijou. Polar musclé alimenté par une mise en scène au plus proche de l’action et une galerie de personnages parfaitement dessinés, le film domine par sa capacité à faire jouer la corde raide de la morale. La frontière entre mafia et police est extrêmement floue et c’est dans une densité scénaristique rare que l’on retrouve ceux qui sortiront du lot et aux quels on pourra facilement se raccrocher tout au long de l’œuvre.

La morale en prend un sacré coup lorsque nos actes dépassent nos pensées.

J’ai rarement vu un film de yakuzas aussi réalistes et qui semblent aussi bien documenté. Fukasaku ressemble étonnamment à un Scorsese asiatique lorsqu’il s’agit de décrire la mafia et leurs fonctionnements. Honneur, trahison, règlements de comptes et fusillades, l’action est propice au réalisateur afin de plonger dans la noirceur de ses personnages et faire montre d’un étalage de violence, que ça soit dans les meurtres ou les actes sexuels. On passe de plans magnifiquement cadrés (une habitude dans le cinéma asiatique) à un bordel sans nom où la caméra virevolte dans tous les sens, véritable personnage au cœur des bagarres. Un film dense qui semble faire le récapitulatif de tout ce qui compose son cinéma. Il me tarde à présent de découvrir les autres.

9/10

Tagué , , , , , , ,

Entre le ciel et l’enfer (1963)

Premier rencontre avec Kurosawa: le coup de foudre est né !

Entre le ciel et l’enfer, il y a les hommes. Et c’est cette nature humaine que dépeint avec justesse Kurosawa. En personnifiant la richesse et la pauvreté, l’opulence et la misère, il arrive à créer un climat de tension entre ses deux forces que tout oppose. A l’instar du titre du film, les hommes assistent, impuissants, à cette bataille qui les dépasse mais, par pur choix moral, se doivent de choisir un côté. Les hommes, représentés par l’inspecteur Tokura en chef de file, se rangeront du côté du plus riche.

Victoire de la richesse sur la pauvreté: une happy end ?

Mais le génie du scénario, c’est que le riche se transformera au fur et à mesure en pauvre. Et c’est tout un combat de conscience qui se joue: la victime, aussi riche soit-elle au départ, représentait-elle le Ciel ou l’Enfer ? Et une fois le choix fait, est-ce que son appartenance change en fonction de sa fortune ? Kurosawa amène toute une problématique évangélique, dissimulée derrière une intrigue policière aux petits oignons. Scorsese ne tarit pas d’éloge sur le réalisateur et on comprend facilement pourquoi. La précision des mouvements de caméras, les choix de mise en scène, la qualité des plans et des arrières plans. Kurosawa est un véritable artiste et à la hauteur de ce que j’ai aperçu du bonhomme, ces films semblent être des toiles de maître. Des toiles avec des fonds historiques, sociaux ou culturels.

Seul deux ou trois policiers se démarquent et ne jouent pas de façon théâtral.

Derrière l’aspect de pur polar se dessine un portrait du Japon de l’époque. Un Japon qui n’accordait que peu d’intérêt aux affaires de kidnappings et où la crasse et la déchéance côtoyait ouvertement le luxe. Il suffit de voir la ville dans laquelle se situe l’action, la maison du riche industriel surplombant la misère et narguant le petit peuple. Le film se découpe en deux parties bien distinctes. L’une, théâtrale à souhait et se déroulant en huis-clos, oppose le kidnappeur à sa victime par appels téléphoniques. Appels entrecoupés de questionnements moraux et de choix psychologiques. La seconde partie voit l’entrée en scène de la police, transformant ainsi un huis-clos dramatique en polar urbain, redonnant dès lors un second souffle à l’œuvre (2h20 de parlotte dans un appartement, ça aurait été trop long).

Certains plans relèvent tout simplement du chef d'oeuvre.

Mais alors que l’enquête semble aboutir à une fin heureuse, le dernier dialogue fait naître un sentiment de culpabilité envers l’industriel: coupable d’être riche, d’avoir réussi, de n’être tourné que sur soi même. En agissant de la sorte, le kidnappeur a fait naître un sentiment jusqu’alors inconnu à sa victime: la compassion. Cette dernière scène, clôturée par un plan final d’un pessimisme violent, range ce film parmi l’un des plus grands qu’il m’ait été donné de voir.

9,5/10

Tagué , , , , , , ,
%d blogueurs aiment cette page :