The Grandmaster – Wong Kar-wai (2013)

Wong Kar-wai, réalisateur somnifère, s'essaye au film d'arts martiaux. Blague ou renaissance ?

Que ceux qui s’attendaient à voir de beaux combats de kung-fu lèvent le doigt !

Lorsqu’on a la prétention de livrer une grande fresque historique sur l’histoire du kung fu, à la manière de Sergio Leone pour son Once Upon a time in America, on se donne les moyens de réussir (les références ne suffisent pas). Ça semblait chose faite en s’entourant d’une troupe d’acteurs dont le talent n’est plus à prouver et d’un chorégraphe de génie qui a oeuvré sur des films aux combats réputés pour leur excellence. Mais c’était sans compter sur le perfectionnisme infini et l’égo surdimensionné du cinéaste qui ont complètement dilapidés l’énergie et l’argent du tournage au profit d’un sens aigu de la beauté du cadre. Davantage un film dramatique à la portée romantique qu’un faux biopic où les personnages satellites devaient graviter autour de la figure mythique d’Ip Man, The Grandmaster a perdu son S (il devait à l’origine s’appeler The Grandmasters) au profit de lettres de noblesse qui semblent bien inutiles pour coller à un genre déjà bien nourri de chef d’œuvres inattaquables.

Avoir de bons acteurs, c'est bien. Savoir les diriger, c'est mieux !

Avoir de bons acteurs, c’est bien. Savoir les diriger, c’est mieux !

Si le film semble mutilé de part en part et ne pas avoir de lignes directrices clairement définies, c’est parce que la version montée pour le cinéma ne fait que 2 heures au lieu des 4 à 5 heures prévues à l’origine. Mais cette décision ayant été prise par le réalisateur en personne de nourrir son film essentiellement des scènes les plus marquantes sentimentalement tue la volonté de créer une fresque gigantesque dans l’œuf  Et si ce charcutage (il n ‘y a pas d’autres mots pour qualifier ce travail) semble plaire à Wong Kar-wai, il faut espérer que son avis change du tout au tout au vu de la frustration qu’il génère auprès des fans du genre. Continuons donc d’espérer qu’une director’s cut peut voir le jour au vu des nombreuses scènes inutilisées, visibles à la toute fin du film au milieu du générique.

Tout ce qui touche au personnage de La Lame est torché en trois scènes.

Tout ce qui touche au personnage de La Lame est torché en trois scènes.

Un choix d’artiste regrettable tant The Grandmaster transpire l’envie de bien faire et l’amour du travail fignolé à l’extrême  Si des défauts émergent des les premières minutes du film pour s’installer confortablement et gêner le confort de l’immersion dans une Chine brutale et sans concessions pour les plus faibles (les fronts sont coupés, les ralentis sont inutiles, les combats sont mal découpés,…), on ne peut qu’applaudir le style largement emprunté à la peinture, les couleurs chatoyantes des intérieurs contrastant avec l’univers froid et hostile du monde extérieur et les iconisations des personnages (et des acteurs, Zhang Ziyi a la beauté tellement sublimée) qui, entre deux conversations philosophiques, vont faire preuve d’une technicité hors pair, nouveaux contrastes entre les acteurs non pratiquants du kung fu et leurs personnages passés maîtres dans leur arts. Une volonté de pousser dans ses derniers retranchements son équipe qui montre que Kar-wai n’a pas froid aux yeux pour délivrer le meilleur de tout un chacun, le rendant d’autant plus antipathique sur le tournage.

Certains plans ressemblent à de véritables tableaux.

Certains plans ressemblent à de véritables tableaux.

Si le réalisateur continue de s’embourber dans d’éternelles histoires romantiques aux longueurs inavouables, il parvient à s’approprier un genre beaucoup trop cloisonné à l’action pure pour donner sa propre représentation du kung fu. Pour Kar-wai, il n’est ni plus ni moins qu’un moyen d’expression au même titre que le langage. C’est celui du corps qui transcende les paroles, celui de l’âme qui s’élève jusqu’à gravir cette montagne (le mot revient revient plusieurs fois dans le film) de maîtrise et de sagesse qui est l’essence même de cet art martial. The Grandmaster a beau partager son monde, on ne peut pas le nier, il réussit à donner une nouvelle vision au genre en l’épurant au possible de sa technicité pour en garder la fragilité et la grâce.

5/10

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