Les salauds dorment en paix – Akira Kurosawa (1960)

Je vais devoir inventer un nouveau barème pour noter Kurosawa !

Je vais devoir inventer un nouveau barème pour noter Kurosawa !

Véritable radiographie déshabillant le Japon d’après guerre, Les salauds dorment en paix est une critique sociale glaçante avant d’être un véritable film noir. Axant son intrigue sur une histoire de vengeance mise en parallèle avec la véritable intention du cinéaste qui est de dénoncer ouvertement les hautes sphères de la finance, le film s’avère relativement sobre dans sa mise en scène, accentuant la théâtralité de l’ensemble par des choix de décors et de montage qui sortent du cadre ordinaire du genre. Moins grandiose que ses autres oeuvres dans bien des aspects, Kurosawa pâlie ce besoin de centrer son récit sur un microcosme grâce à un scénario aussi tortueux que peaufiné (5 scénaristes étaient alloués à son écriture).

Kurosawa ne nous laisse avoir aucune pitié pour les fonctionnaires.

Kurosawa ne nous laisse avoir aucune pitié pour les fonctionnaires.

Sortant ouvertement du chemin balisé par le film noir, le cinéaste choisit de livrer un long métrage où les cols blancs représentent les gangsters et où leurs seules armes sont des livres de compte. Un violent coup de pied dans la fourmilière bureaucratique qui prend à l’époque du tournage des répercussions sérieuses, le Japon étant alors dans une période d’épanouissement économique. La guerre, véritable éponge sanguinolente ayant endetté le pays, laisse un écho fantomatique persistant dans le climat social des années 50. L’oeuvre de Nishi ne représente ni plus ni moins que le spectre de la défaite.

L'escalade du pouvoir est un jeu qui ne se fixe aucunes règles.

L’escalade du pouvoir est un jeu qui ne se fixe aucunes règles.

Ce petit jeu du chat et de la souris institué par Nishi (Toshiro Mifune tout en force et en rage contenue) prend des atours diaboliques et pervers. Tel des bouts de fromage abandonnés dans le labyrinthe hiérarchique de son entreprise, il sème des indices troublants une fois les coupables des honteux forfaits reconnus. Et pour se faire, Kurosawa choisit un prologue de près de 25 minutes où le cynisme côtoie la farce, le tout emballé dans une scène de mariage décryptant tous les enjeux et les personnages de la pièce qui se joue sous nos yeux, drame shakespearien en diable (idée qui sera reprise par Coppola pour le premier opus de sa trilogie mafieuse).

L'arrivée de la violence dans l'intrigue constitue le point de non-retour

Un destin banal que le cinéaste arrive à détourner.

L’arrivée de la violence dans l’intrigue constitue le point de non-retour, la frontière avec laquelle les hauts fonctionnaires flirtent au quotidien. Mu par une envie de vengeance insatiable, Nishi n’est plus que l’ombre de lui même. D’ailleurs, il n’est pas le seul personnage à n’être un simple étendard. Le comptable Wada représente le fonctionnariat, Keiko incarne la corruption et Nishi la justice. Simples hères traversant le monde de la finance, ils vont chercher à le faire basculer de l’un ou de l’autre des côtés, dans des retournements de situations tragiques. Traduisant la perte d’identité au profit de l’expansion d’une multinationale (Wada jouant un fantôme rappelant les démons du passé de l’entreprise, Itakura perdant son nom au profit d’un jeu pervers), l’intrigue noue de nombreux liens entre les personnages et la totalité des acteurs joue un rôle prépondérant dans l’avancée de l’intrigue.

De simples signes peuvent faire basculer une entreprise.

De simples signes peuvent faire basculer une entreprise.

Iwabuchi, le plus pourri des cadres dirigeants, incarne un bad guy des plus originaux. Véritable cerbère gardant précieusement le magot de ses supérieurs hiérarchiques (il ne leur parlera au téléphone qu’à la toute fin), le film termine donc sur une note d’un douloureux pessimisme, renforcé par l’idée que ce directeur général n’est que l’arbre qui cache la forêt des malversations économiques faisant des employés de simples pions sur l’échiquier de la réussite sociale. Plus brutal qu’un happy end qui aurait rendu caduque l’effort global de dénonciation de Kurosawa, cet épilogue tragique témoigne d’une envie d’en découdre et de traduire au monde que l’ambition malhonnête ne sème que chaos et désolation.

Le film flirte de temps à  autre avec le fantastique, représentation judicieuse de ce qui échappe à notre contrôle.

L’angoisse de l’échec est représenté de multiples façons, à de nombreuses reprises.

Les salauds dorment en paix flirte de temps à autre avec le fantastique, représentation judicieuse de ce qui échappe à notre contrôle. C’est loin d’être le cas d’Akira Kurosawa qui, malgré des choix très personnels de mise en scène rendant parfois longuets les monologues de Nishi, montre une fois encore qu’il faut savoir dépasser le statut d’un genre pour se l’approprier entièrement. Le film noir n’aura jamais porté un constat aussi sombre sur la société.

8,5/10

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